Nouvelle stratégie d’Apple : ne pas s’adresser aux Early adopters ?

TweetUne théorie voudrait nous faire croire que, pour s’assurer le succès d’un nouveau produit technologique, il faut d’abord s’adresser aux “early adopters”. Ce terme, traduit en français par “premiers adopteurs”, désigne toute la population qui veut absolument posséder le dernier gadget technologique dès son lancement. Ici peuvent se ranger toutes les personnes qui font la [...]

Une théorie voudrait nous faire croire que, pour s’assurer le succès d’un nouveau produit technologique, il faut d’abord s’adresser aux “early adopters”.

Ce terme, traduit en français par “premiers adopteurs”, désigne toute la population qui veut absolument posséder le dernier gadget technologique dès son lancement. Ici peuvent se ranger toutes les personnes qui font la queue devant un Apple Store ou une boutique Orange/SFR/Bouygues le jour du lancement d’un nouveau téléphone.

Les “early adopters” vont ensuite être les premiers, enthousiastes, à montrer à leur entourage ce nouvel objet, ce qui pourra tendre à inciter une plus grande population à l’acheter.

Ce modèle a été théorisé en sociologie sous le nom de “cycle de vie d’adoption de technologie” et se présente comme sur le schéma suivant :

Nous voyons ici que les “premiers adopteurs” correspondent à 13,5% des clients. Ces personnes vont ensuite venir aider à convaincre la “majorité tôt” (Early majority), puis une fois que le produit s’est imposé sur le marché, la majorité tardive (Late majority) va acquérir l’appareil. Et nous finissons par les “Laggards”, les retardataires, les personnes réticentes à l’innovation.

Sauf que, conclure d’après ce schéma qu’il faut marketer tout produit pour séduire les early adopters, serait une erreur.

Par définition, un early adopter est une personne qui va vouloir posséder tous les derniers gadgets technologiques… alors utiliser votre temps et votre budget pour les séduire pourra être inutile…

Par opposition, il est courant de penser que tenter de convaincre les personnes réticentes à l’innovation serait une perte de temps. Les évangelistes et marketers tendent à les ignorer complétement.

Mais il s’agit peut être d’une grave erreur.

C’est dans une étude pour une académie israelienne de marketing que Jacob Goldenberg et Shaul Oreg vont essayer de démontrer l’intérêt de ces “retardataires”.

Prenons un exemple.

Arthur est une personne réticente quant à l’adoption des nouvelles technologies. Il avait acheté un Walkman pour écouter des cassettes en allant faire du jogging tous les matins. Les lecteurs CD Discman sont sortis bien des années plus tard, mais Arthur ne sentit aucun besoin d’en acheter un. Après tout, son Walkman fonctionnait très bien et il ne voulait pas acheter de nouveau sa musique sur CD.

Puis les lecteurs MiniDisc sont arrivé sur le marché, dans l’indifférence la plus totale pour Arthur.

Puis, 16 ans après avoir acheter son lecteur cassette portable, les lecteurs MP3 sont devenus la nouvelle tendance.

Ce jour-là, Arthur fut obligé de se rendre compte que son encombrant Walkman était complétement dépassé. Peut-être même que son lecteur cassette montrait des signes de faiblesse et qu’il commençait à fonctionner moins bien.

Arthur était ainsi de nouveau prêt à acheter un nouvel appareil pour sa musique, et devint ironiquement l’une des toutes premières personnes à acheter un iPod.

Il s’agit, comme le désigne l’étude de Goldenberg & Oreg, de l’effet “saute-mouton” (leapfrog effect). Une personne retardataire, à force d’être réticente, pourra devenir l’un des tout premiers early adopters de certains produits.

La définition de ces “retardataires” serait donc fausse puisque, dans le cas de plusieurs générations de produits, ils peuvent sauter des générations et être dans les premiers par la suite.

Voici la théorie, mais est-ce que cela se vérifie en pratique ?

Pour cela, Goldenberg a lancé un sondage auprès de 105 personnes en 2003 pour découvrir quel sorte d’appareil audio ils utilisaient.

10% des répondants avaient agit exactement comme Goldenberg l’avait prédit en passant du lecteur cassette au MP3.

Et 23 autres pour cent n’avaient pas encore remplacé leur lecteur cassette et pouvaient potentiellement sauter également les générations pour devenir pionners en achetant la prochaine innovation que nous ne connaissons pas encore.

D’après Goldenberg, l’impact économique de ces “retardataires” serait énorme. Selon ses calculs, si seulement 10% des “retardataires” sautent les générations, leur achat pourrait augmenter les profits d’un nouvel objet par 89%.

Si nous en croyons les résultats de cette étude, des générations de marketers auraient fait une erreur colossale en snobbant les retardataires.

De plus, si vous prenez un “early adopter” qui a l’habitude d’acheter toutes les nouveautés… quelle est la valeur de son avis lorsqu’il va en parler autour de lui ? Il va passer pour un geek qui s’entousiasme pour le moindre changement d’OS de son iPhone.

Alors que Arthur, notre retardataire connu pour étre réticent au changement, possède un immense pouvoir de persuasion. En effet, en montrant son adoption pour un nouveau produit, les personnes vont immédiatement s’intéresser à l’objet. Si ce gars arriéré s’est acheté ce produit, pourquoi pas moi ?

De même, si vous avez 50 ans et que vos enfants sont sur Facebook… vous allez prendre cela comme une nouvelle lubie qu’ils auront probablement vite remplacé. Par contre, si vos parents de 70-80 ans vous expliquent pourquoi ils ont décidé de se créer un compte sur Facebook… là vous n’aurez pas d’autre choix que de vous dire : “Mince, il faut que je jette sérieusement un oeil à ce truc”.

Ce qui nous amène à l’iPad.

De très nombreux geeks ont décidé de le renier en bloc en le découvrant lors de la présentation par Apple.

L’iPad ne fait rien de mieux que leur iPhone ou leur ordinateur portable… ils ne peuvent donc pas comprendre pourquoi quelqu’un pourrait souhaiter en avoir un.

Par contre, pensez à toutes ces personnes réticentes qui n’ont jamais acheté de smartphone ou même d’ordinateur portable. De très nombreux consommateurs plus âgés n’ont d’ailleurs jamais acheté d’ordinateur du tout, intimidé par le clavier et la souris.

Mais aujourd’hui, leurs enfants prennent des photos numériques et des vidéos de leurs petits-enfants, et ils apprécieraient probablement d’avoir quelque chose qui pourrait leur permettre de consulter facilement ces choses. Quelque chose qui aurait une interface intuitive et qu’ils pouraient facilement emmener avec eux.

Ils sont désormais prêt à sauter le pas pour acheter quelque chose de radicalement nouveau.

Et lorsque l’on voit la manière dont a été lancé l’iPad, cette stratégie peut transparaître. Aux dernières conférences sur l’iPhone (avant l’iPhone 4), il a été beaucoup montré le potentiel des applications et notamment des jeux. Lorsque vous souhaitez atteindre un public relativement (voir assez) âgé, cela n’est pas la bonne manière de les intéresser.

Il était nécessaire pour Apple d’associer sa tablette à un monde beaucoup plus valorisant et sérieux. C’est ainsi que, même avant de présenter le projet de cette tablette, Apple a immédiatement rencontré les grands pontes de la presse pour leur présenter l’opportunité que représentait l’iPad.

Et dès la keynote de présentation, c’est le directeur du New York Times qui s’est retrouvé au côté de Steve Jobs. Le monde de la presse s’est immédiatement emballé. L’iPad allait-il révolutionner le monde de la presse ? Lui donner un nouvel essor ?

Pourtant, il serait bien de retourner cette question autrement…

Le monde de la presse espérait un grand retournement, puisque force est de constater que la jeunesse ne se tourne plus beaucoup vers elle.

Mais pourquoi avoir décidé de penser qu’avoir une application sur l’iPad allait tout changer ?

Si Apple a contacté ce monde de la presse, ce n’était pas dans l’intérêt des journaux.

Je vais vous poser une petite devinette.

Qui sont les plus gros consommateurs de presse papier ?

Evidemment, les personnes d’un certain âge. Et présenter ce nouvel appareil au fonctionnement simple, comme étant un très bon support pour lire la presse, ce n’était pas pour attirer la jeunesse vers la presse, mais pour attirer les personnes plus âgés vers l’iPad.

On dirait donc que Apple a radicalement changé la manière de marketer ses nouveaux produits auprès du public.

Preuve en est encore de l’iPhone 4.

Les geeks se sont moqués de Facetime : la téléphonie vidéo n’a jamais fonctionné après tout. Mais Apple pourrait réunir les conditions pour réussir (comme le démontrait déjà cet article publié sur Presse-Citron).

Et encore une fois, Apple ne vise pas ici les early adopters. Rappelez-vous la publicité qui a été montré à la keynote Apple… Est-ce que l’on voit le côté fun de la chose avec des jeunes qui s’amuse sur un fond de punk-rock ?

Non, c’est une vieille chanson de Louis Armstrong qui est diffusée. Et l’on voit des parents éloignés qui partagent des moments avec leurs enfants. Nous pouvons voir des personnes âgés utiliser Facetime pour être proche de leur petite-fille le jour de sa remise des diplômes.


Et comme la vidéo ne fonctionne que d’iPhone 4 à iPhone 4, si les grands-parents en achètent un pour se rapprocher de leurs enfants/petits-enfants, cela les oblige à l’achat d’un iPhone 4 également.

Toute la stratégie actuelle de Apple avec l’iPad, le rapprochement avec les journaux, Facetime… cela ne vise aucunement toute la population geek qui en parle tant, Apple vise une part de marché que de trop nombreux concurrents tendent à oublier : les personnes réticentes aux nouvelles technologies.

Source : Wired & Wikipedia. Illustration: Jean Jullien

[author] [author_image timthumb='on']http://webtribulation.com/wp-content/uploads/2010/07/val.jpg[/author_image] [author_info]Article rédigé par Valentin Pringuay. Manager France de Symbaloo.com, blogueur sur WebTribulation, curieux & passionné.[/author_info] [/author]


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    Bon billet qui tord le cou aux idées reçues ;)

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  • Anonyme

    Merci beaucoup du compliment :)

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    J’avais bien remarqué que l’usage de l’iPad ne m’était pas destiné mais qu’il aurait été très bien pour mes grand-parents si on ne leur avait pas déjà fait installé un Eeetop… Je n’y avais pas pensé en terme de stratégie marketing de la part d’Apple, mais maintenant que cette article le fait remarquer, j’ai envie de dire « c’est pas faux »

  • Anonyme

    Heureux de voir que je ne suis pas tombé totalement à côté ;)
    Et comment se passe l’usage du Eeetop par vos grand-parents ?

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    Bon article Benoît, bravo !
    ne pourrait on dire aussi que l’iPAD a été positionné sur les personnes + âgées en se basant sur le profil des acheteurs de Kindle. A en croire ceux que je vois dans les avions, ce ne sont pas les jeunes poulets qui les achètent (ceci n’est pas une statistique j’en conviens, juste une hypothèse). Apple n’attire pas les early adopters, sa spécialité c’est
    1. un design hors norme
    2. reprendre les concepts des autres et les améliorer (en termes d’ergonomie)
    3. le lien importe plus que le bien (il y a un lien affectif à la marque)
    4. La « Stevemania »
    5. le spin médiatique qui nous fait rentrer maintenant dans l’irrationnel (sur la base des 3 points précédents) entretenu par les journalistes qui sont plus utilisateurs d’Apple que la moyenne.
    Je ne pense pas qu’ils se soient jamais adressés aux early adopters, sauf peut être avec le Newton …

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    C’est laborieux… Même en ayant tout noté, s’ils appuient au mauvais endroit sans faire exprès ils ne savent pas forcément comment revenir… le easy mode n’est pas si « easy » que ça je trouve… et la qualité du tactile est tellement loin de ce que propose Apple… Par contre, il manque encore une caméra à l’iPad vu que ce qui les a poussé à acheter un ordi est Skype (pour voir leurs arrières petits enfants qui sont nés à l’étranger)
    Je pense que le réel bon mix pour Senior ce serait un iMac tactile avec une sorte d’easy mode qui ressemblerait à l’interface d’un iPad (parce que l’iPad est dépendant d’iTunes et donc d’un autre ordinateur…)

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    C’est laborieux… Même en ayant tout noté, s’ils appuient au mauvais endroit sans faire exprès ils ne savent pas forcément comment revenir… le easy mode n’est pas si « easy » que ça je trouve… et la qualité du tactile est tellement loin de ce que propose Apple… Par contre, il manque encore une caméra à l’iPad vu que ce qui les a poussé à acheter un ordi est Skype (pour voir leurs arrières petits enfants qui sont nés à l’étranger)
    Je pense que le réel bon mix pour Senior ce serait un iMac tactile avec une sorte d’easy mode qui ressemblerait à l’interface d’un iPad (parce que l’iPad est dépendant d’iTunes et donc d’un autre ordinateur…)

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  • http://twitter.com/drouq_ Daniel Rouquette

    Absolument d’accord. Apple ne s’adresse quasi jamais aux early adopters ! Apple n’est pas aussi innovant que sa communication veut le faire croire à ses consommateurs. Je crois que les points 1 et 2 identifiés par Visionary marketing sont essentiels.
    Merci pour ce commentaire, il est vraiment agréable à lire :)

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  • Anonyme

    Il y des rumeurs persistantes sur un futur iPad avec caméra et possibilité de faire des appels Facetime.
    Cela pourrait être la solution pour vos grands-parents.
    Puisqu’au final, l’iPad a beau être dépendant d’un autre ordinateur… vos grands-parents auront probablement toujours besoin d’aide pour les aider avec le Eeetop (puisqu’ils ont peut être tendance à installer des logiciels et virus sans s’en rendre compte comme j’ai déjà pu voir le cas).

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  • Anonyme

    Merci du compliment ! (même si je ne m’appelle pas Benoît ;) )
    En effet pour le Kindle, je viens de trouver un article qui tendrait à vérifier votre théorie : http://www.lesnumeriques.com/40-ans-adoptent-kindle-news-8716.html

    Pourtant de là à dire que Apple ne s’est jamais adressé aux Early adopters, je ne serais pas aussi catégorique. Le discours qui était tenu lors du lancement de l’iPhone, de l’iPod Touch, et plus généralement de l’iPod, me semblait être assez tourné vers ce public des early adopters (mais je peux me tromper).
    Sur le reste, c’est bien résumé les spécificité de Apple, merci :)

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    Je te confirme que de nombreuses entreprises de bonne taille ne se positionnent pas comme innovateurs, laissent les concurrents essuyer les plâtres et ne s’engouffrent dans une brèche que lorsqu’elle est assez large. Et ça ne les empêche pas d’être des leaders sur leurs marchés, il leur suffit de faire du développement et non de la recherche (le D de R&D), c’est-à-dire améliorer l’existant (ergonomie, interface, caractéristiques…) sans révolutionner l’usage. Ce pragmatisme paie aussi.
    Mais tu fais bien d’employer le mot « consulter » pour iPad, car il sert surtout à ça. A propos des photos par exemple, sur mon iPhone je peux les voir, les manipuler, mais surtout… je peux en prendre ! Les early adopters et les technophiles avertis sont souvent des créateurs, qui n’apprécient pas la passivité.

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    Des virus? ahah encore faudrait-il qu’ils s’en servent pour faire autre chose que Skype :D
    Pour ce qui est du prochain iPad, sans avoir lu de « rumeurs » à ce sujet, c’est surtout ce qui parait le plus logique et le plus évident, je ne vois pas ce qu’une nouvelle version de l’iPad sans caméra pourrait apporter, sachant que l’iPod Touch a maintenant la caméra et Facetime… La question est, est-ce la peine de dépenser encore je ne sais combien de centaines d’euros pour finalement ne pas faire plus que ce qu’ils font avec leur Eeetop (qui a à peine 1 an) ?

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  • Anonyme

    L’iPad n’aura probablement pas d’effet miraculeux. Mais j’ai vu une vidéo d’une femme de 99 ans s’en servir avec + ou – d’habileté… et cela m’étonnerait qu’elle était très amie avec la complexité d’un Windows et de son menu « Démarrer », etc.
    Le côté 1 application pour 1 usage, et son ergonomie imagé… je pense que cela serait la peine d’essayer ;)

  • Anonyme

    Si tu peux me donner des exemples, je suis preneur avec joie ;)
    Mais c’est vrai que les innovateurs se retrouvent souvent devant des barrières, des freins… et que prendre le parti de regarder les innovateurs échouer puis attendre que les mentalités aient suffisamment évoluées pour s’y imposer… cela me semble être une stratégie très intéressante… presque logique.
    Et tu as raison d’appuyer sur la passivité qui incombe à l’iPad… c’est cela qui fait que l’iPad n’est pas adapté aux early adopters. Ils critiquent les restrictions, le manque d’ouverture de la techno… par contre, une personne peu habituée aux nouvelles technologies ne verront même pas ses restrictions.

  • Crackwhorez

    C’est bien écrit, bravo. Tout cela conforte mon idée que Apple est une machine à fric qui ne va pas à l’essentiel ou à l’utile mais juste vers la masse. Ou comment faire acheter des choses inutiles, incompatible avec tout et peu stable à des gens qui n’y connaissent rien. Cependant l’honnêteté m’oblige à dire que cette technique marketing est cruellement implacable.