L’éducation est probablement le domaine où le fossé entre digital migrants et digital natives est le plus marqué.
Digital Migrants / Digital Natives
Pour rappel, les digital migrants sont ces personnes qui sont nées avant l’arrivée d’Internet et qui se rappellent avoir cherché leur résultat du baccalauréat sur un minitel.
Ces personnes ont dû faire l’effort, vers 1999, de se mettre face à un ordinateur pour comprendre le phénomène Internet. Ce n’est pas une tare en soi, mais cette « adaptation » génère une différence de vision avec les natives.
Les Digital Natives sont ces personnes qui ont toujours été baignées dans la culture Internet et qui ont utilisé Google, Wikipedia, Msn, avant d’être tout à fait stable sur leurs deux pieds.
L’éducation aux mains des Migrants
Et quel meilleur endroit pour confronter digital natives et migrants que le système éducatif, au travers de cette opposition élèves / professeurs ?
En effet, la vision des enseignants n’est pas du tout la même que celle des apprenants, et cette différence d’idéologie placée dans l’objet tec
hnique va pouvoir poser problème.
Internet est souvent vu comme un objet qui va distraire les étudiants, il est utilisé par les enseignants mais avec la volonté de l’utiliser uniquement dans un cadre restreint, avec un objectif précis.
J’ai pu observer, pendant un cours où chacun des étudiants étaient devant un ordinateur, le professeur demander à l’un des étudiants de quitter le cours parce qu’il avait ouvert un autre onglet dans son navigateur pour vérifier ses mails. Le fait est que l’étudiant connaissait déjà bien le point qui était évoqué à ce moment là et se donnait quelques minutes avant de raccrocher au moment où le cours reviendrait sur quelque chose qu’il connaissait moins.
Internet n’avait donc pas de conséquences négatives sur l’attention que l’étudiant portait au cours. La vérité est que l’on ne peut pas exiger des étudiants d’être pleinement attentifs pendant la totalité d’un cours.
Et retirer la distraction d’Internet ne va pas empêcher un étudiant de penser à autre chose que le cours.
Acceptation des pratiques des Digital Natives
Heureusement, des professeurs qui ont également été bercés par les nouvelles-technologies sont plus à même d’accueillir ces digital natives et de comprendre les besoins et usages spécifiques que ces étudiants cyber-omniscient ont développé.
Je prends ici exemple d’un autre événement que m’a raconté un professeur d’informatique.
Ce professeur a surpris un étudiant en train de jouer au démineur pendant son cours. L’étudiant avait fermé la fenêtre rapidement, gêné.
Ce professeur avait juste répondu :
“-Non non. Continuez. Tout ce que je demande, c’est que vous me rendiez le travail à la fin. Il m’arrive aussi de jouer à un jeu lorsque je suis bloqué dans mon travail. Cela me permet de me reposer l’esprit et de revenir plus frais. Alors faîtes comme vous le sentez, tant que cela ne vous empêche pas de me rendre un bon travail.”
Je ne prétend pas qu’il faut recommander l’usage intensif du Arkanoid en cours, mais accepter qu’un étudiant devant un ordinateur ne soit pas sur le site demandé pendant les deux heures que dure le cours… cela me semble être le minimum.
L’éducation de demain
Mais quand je parle de « la bonne éducation des Digital Natives », je ne pense évidemment pas uniquement au fait de tolérer qu’ils aillent sur un autre site en cours… il faut que les professeurs pensent comme des Digital Natives.
Évidemment, d’ici quelques années, des digital natives seront devenus enseignants et finiront d’amener les nouvelles pratiques d’enseignement… mais des initiatives naissent déjà aujourd’hui.
Ici il n’est pas question de faire des cours sur le Web 2.0, certaines formations se sont engouffrées dans cette idée de former aux outils web, réseaux sociaux, etc.
Mais il ne faut pas oublier que cette génération des Digital Natives baignent dedans depuis leur naissance et connait parfois les outils autant que le professeur.
Et si vous souhaitez faire découvrir Google Reader ou Flickr à des étudiants, rien ne sert de faire un cours de 4 heures sur le sujet, il suffit de leur demander de surfer dessus, que ce soit en cours ou chez eux. L’usage de ces outils est transparent pour des Digital Natives… il suffit qu’ils essayent le site pendant moins de 10 minutes pour qu’ils en aient découvert les fonctions, les avantages, mais aussi souvent les limites.
Si de telles formations peuvent servir, c’est pour des Digital Migrants qui voudraient réussir à rattraper leur retard dans ce domaine. Par définition, un Digital Natives est autodidacte quand il s’agit d’appréhender un outil sur le web.
Ici je pense à des utilisations des nouvelles technologies dans l’éducation comme support de cours, et non pas comme sujet du cours.
Internet 2010
C’est ainsi qu’Eric Delcroix, enseignant en Master 1 ICD (Information Communication Documentation) a décidé de donner un coup de jeune au sempiternel principe de l’exposé.
D’un côté, il y a des bases qui ne changent pas :
-un sujet (à choisir parmi des sujets comme les Interfaces Riches, le Flash, le XML, etc)
-une présentation de style Powerpoint (qui va servir de support visuel avant d’être publiée sur SlideShare)
-une présentation orale (réalisée devant une quinzaine d’étudiants)
D’un autre côté, ces éléments sont transposés dans une autre dimension grâce à quelques éléments nouveaux :
-les étudiants qui écoutent ont l’interdiction de prendre l’exposé en notes sur des feuilles de cours ou un logiciel de traitement de texte : ils doivent utiliser Twitter pour synthétiser les idées de l’exposé et écrire les questions que cela peut amener en 140 caractères.
-des hashtags qui vont permettre de reconnaître les tweets relatifs à ces exposés. Ce système de hashtags est composé d’une première partie qui est commune à tous : #internet2010 et d’un autre plus spécifique à l’exposé : par exemple #flash
-l’exposé étant publié en direct sur Twitter, les personnes qui connaissent l’existence du projet Internet2010 se retrouvent tous les mardis matin sur Twitter en suivant les hashtags correspondants. Ils peuvent ainsi savoir ce qui est dit et vont parfois réagir, contester et compléter les propos.
-un blog, Internet2010.fr, sur lequel le texte de l’exposé, la présentation Powerpoint et les tweets relatifs à cet exposé, sont publiés et où la conversation continue dans les commentaires
De ce fait, les étudiants ont moins l’impression de participer à un exposé et davantage l’impression de participer à une expérience.
Évidemment, nous sommes au début de cette expérience et tout ne se passe pas de façon optimale :
-l’attente première était de voir les tweets venir amener une interactivité entre les personnes qui passent en exposé et celles qui y assistent. Pourtant, la plupart du temps les tweets se contentent de reprendre les idées principales et ne vont pas chercher à aller plus loin. Ces usages se modifient pourtant légèrement avec le temps (et n’est-ce pas là comment se forgent les usages… avec du temps et des tentatives successives ?)
-la volonté d’interaction avec l’extérieur est encore limitée. Il faudrait probablement offrir un second canal de diffusion que les tweets. Ceux-ci sont publiés par des étudiants qui découvrent un sujet et qui vont donc publier les idées importantes, parfois de manière incomplète : la concision de Twitter va même parfois amener des formulations catégoriques là où l’idée était d’amener une simple question. Mettre en ligne la présentation sur SlideShare avant l’exposé serait un avantage dans le sens où il fournirait un fil d’Ariane qui permettrait de s’orienter.
Internet2010 exerce pourtant cette drôle de fascination qui survient quand on est face à de nouveaux usages et que l’on croit entre-apercevoir ce que pourrait être l’éducation du futur.
Une éducation beaucoup plus interactive, ouverte aux nouvelles-technologies, et qui ne donnera pas cette impression -malheureusement fréquente- de résister au progrès.
Autres initiatives
D’autres initiatives ont retenu mon attention et je n’ai pu m’empêcher de vous les présenter.
Tout d’abord l’expérience Foreigners in Lille qui se présente comme le Site des étudiants francophones de Lille et d’ailleurs – Pratique du Français. Il s’agit d’un site à vocation linguistique et interculturelle (utilisant le réseau social Ning) qui permet, notamment à des étudiants Erasmus, de partager leurs expériences en langue française.
Outre cet aspect social et culturel, la grammaire et l’orthographe des étudiants, qui vont publier sur Foreigners in Lille, sont corrigés pour leur permettre d’améliorer leur français (et là je crois qu’il faut féliciter David !).
Un magnifique outil pédagogique qui oblige cette écriture en français et qui va permettre d’en enseigner et d’en améliorer les bases que ces étudiants peuvent avoir.
- Mais je pense aussi au travail d’un professeur de littérature ou géographie : malheureusement je vais devoir faire ici d’après ma mémoire puisque je ne retrouve plus la trace de ce projet. En réalité cette absence d’information ne m’étonne pas, ce projet doit être arrêté aujourd’hui. L’article où j’avais découvert le système mis en place expliquait qu’il allait justement être impossible de le remettre en place à la rentrée prochaine, à cause d’incompatibilité avec des décisions de la direction de lycée où il se déroulait.
Le principe était de faire ouvrir un blog sur WordPress.com par tous les élèves. Le professeur demandait à ces élèves des travaux de compte rendu sur leurs lectures, etc. qu’ils devaient publier sur leur blog personnel. Les élèves pouvaient ensuite interagir entre eux et commenter le travail de chacun. De là, le professeur avait construit un trombinoscope des blogs de la classe (grâce à l’outil Baagz).
Ces initiatives sont dans une idéologie propre à intéresser des Digital Natives : non pas les initier, mais leur montrer de nouvelles pratiques aux outils qu’ils utilisent tous les jours… leur faire prendre conscience de certains potentiels ou s’en servir comme un support à même des les captiver.
Reste à attendre que ces nouvelles méthodes d’enseignement ne soient plus des actes marginaux et qu’il y ait une véritable volonté politique de moderniser l’enseignement.





