Cet article est une traduction et adaptation du brillant article « Forgetful by Design » de Clive Thompson paru dans le magazine Wired US du mois d’Août 2009.
Dans notre ère, où la mémoire est illimitée, la chose la plus importante est parfois de se souvenir de ne pas se souvenir.
Avons-nous oublié comment oublier ? Il s’agit d’une question qui inquiète Viktor Mayer-Schonberger (professeur à Harvard et auteur de “Effacer : la Vertu d’Oublier à l’ère numérique” (“Delete : The Virtue of Forgetting in the Digital Age”)
Dans ce livre, il explique comment la technologie a renversé notre relation ancestrale à la mémoire.

La majeure partie de l’histoire de l’humanité a été oubliée
En effet, nous ignorons presque tout ce que des milliards de personnes ont pu faire de leur vie, simplement parce qu’il était impossible d’enregistrer et de se souvenir de tous ces événements. Mais cela avait un avantage : “l’Oubli social” permettait à toutes ces personnes de s’affranchir de tous ces moments embarrassants et des erreurs de leur vie.
Les outils numériques ont mis fin à cette amnistie.
Google garde une copie de vos articles de blog dans son cache, les réseaux sociaux conservent les moindres traces de vos paroles quotidiennes. Nous sommes maintenant emprisonnés dans un souvenir proustien et perpétuel de tous les événements passés.
Les inconvénients sont évidents. Nous vivons avec la peur tenace de voir quelque chose que l’on a dit ou fait sur Internet, revienne nous hanter des années plus tard (il vous suffit de demander à quelqu’un qui a été examiné via Google juste avant un entretien d’embauche).
“Nous prenons énormément de précautions dans ce que l’on dit et ce que l’on fait”, dit Mayer-Schonberger. Et la société souffre lorsque les personnes arrêtent de prendre des risques.
Y a-t-il une solution ?
Des outils pour oublier
Mayer-Schonberger demande à ce que l’on arrête de créer des outils qui se rappellent automatiquement de tout. Au lieu de cela, nous devrions justement les concevoir pour oublier.
C’est d’ailleurs ce que certains développeurs commencent à faire : ils deviennent des architectes de l’oubli. Un bonne exemple : Drop.io.
C’est l’un de ces nombreux nouveaux services de “partage privé” qui vous permettent d’uploader un fichier, une photo, une vidéo, -ce que vous voulez- et d’avoir une adresse URL spécifique que vous pouvez donner à vos amis ou collègues.
Les photographes, par exemple, utilisent ces services pour envoyer une photo à leurs clients quand il veulent la garder secrète.
Mais ce qui fait la particularité de Drop.io, c’est que lorsque vous uploadez un fichier, le service vous demande de choisir une date d’expiration. Cela peut être après un mois, quelques heures ou même “après que 5 personnes l’aient vu”. Si vous ne choisissez pas de date d’expiration, celle-ci est mise par défaut à 1 an. Et quand ce moment est arrivé, le fichier est effacé.
Le résultat ? Sur 10 millions de fichiers uploadés sur Drop.io dans la dernière année et demie, les deux tiers n’existent plus. Le fondateur et CEO de Drop.io, Sam Lessin, disait que les fichiers sur Drop.io étaient “comme des trous de taupes qui surgissent et disparaissent de l’existence en ayant eu un but précis”.
Un autre de ces cas d’oubli intentionnel, c’est le passe invité sur Flickr. Comme sur Drop.io, cela vous permet de partager un flux de photos en créant une adresse URL que vous pourrez envoyer par email à vos amis. Votre famille et vos amis peuvent voir les photos de vos enfants, d’une fête ou d’un mariage jusqu’à ce que, en un clic, vous décidez de faire “expirer” ces liens.
Mayer-Schonberger pense que toutes ces applications sociales du web devraient être conçues comme Drop.io et nous demander quand voulons-nous que nos articles ou fichiers en ligne doivent être effacés.
Le fait de “poser cette question à l’utilisateur” est importante… parce que cela nous oblige à réfléchir juste un instant à la question : sommes-nous certains de vouloir voir ces données vivre à jamais ? Parce que dans notre monde où l’hébergement de donnée est si peu chère : si on ne nous demande pas d’effacer, nous ne le ferons pas par nous mêmes. (D’après les calculs de Mayer-Schonberger, la mémoire flash requis pour conserver une photo sur le long terme coûte moins que les quelques secondes passées à l’effacer).
Digital natives
D’autant plus que les nouvelles générations qui naissent aujourd’hui vont être encore davantage enclavées par cette impossibilité d’oublier. Aujourd’hui, des enfants ouvrent leur premier blog avant l’âge de dix ans et vont publier régulièrement des articles jusqu’à l’âge adulte.
Pensez-vous que l’adolescent difficile que sera devenu ce jeune blogueur sera heureux de voir ses connaissances de lycée ressortir les billets qu’il a écrit 4 ans plus tôt ? Que la lecture de son article “J’aime mon papa !!” dans la cours du lycée ne sera pas vécue difficilement.
De même, ce lycéen aura peut être des difficultés à trouver un emploi d’ici quelques années, quand la direction des ressources humaines sera tombée sur son blog d’adolescent gothique qui collectionnait les pensées sombres et les réflexions morbides sur l’avenir de l’humanité.
Ecrire un blog a de très nombreuses similitudes avec l’écriture d’un journal intime. Être conscient de cela nous amène à éviter au maximum de prendre des risques : à penser et censurer nos propos en ayant conscience de l’auditoire qu’il peut atteindre.
Mais est-ce que ce sera aussi le cas de ces jeunes blogueurs ? Est-ce qu’une date d’expiration ne serait pas la meilleure des solutions pour les blogs de demain ?

L’idée de conserver à jamais toute la mémoire de l’humanité (que ce soit à Alexandrie ou à Montain View) n’a jamais été une bonne idée. Il faut parfois séparer le bon grain de l’ivraie si l’on veut avancer et tourner la page.
Ne sommes-nous pas la génération de l’immédiateté ? Les articles devraient être là quand nous voulons les communiquer, et disparaître quand ils n’ont plus aucune utilité… et certainement pas venir nous embarrasser des années plus tard parce qu’un petit malin a retrouvé vos premiers écrits en se servant de archive.org
Demander de réfléchir si nous voulons garder ou effacer une partie de notre mémoire digitale a également un autre avantage : cela va nous obliger à faire davantage attention à ce qui nous arrive -en temps réel !
Si vous décidez de faire en sorte qu’un coucher de soleil ou qu’une conversation ne va vivre que dans votre esprit… et pas dans votre disque dur… il est probable que vous allez savourer davantage ce moment. Posez donc la question à Marcel Proust.




